Le peuple du silence.

Publié le par Sisyphe

   Oui. Encore une fois pour ceux qui la connaisse... Version retouchée par deux fois depuis sa dernière édition, la voici en integralité et selon moi, un peu mieux tournée... Allégée, ré allourdie, retraficotée, elle compte a présent un peu moins de 5000 mots et, chose rare, je n'en suis pas trop mécontent... enfin pour le moment.

 

Bonne lecture pour ceux et celles qui en auront le courage :)

 

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LE PEUPLE DU SILENCE

 

 

 

 

 

Le tintement clair de l'horloge, traversa discrètement la pièce.

 

                                                                Nous y étions. 

 

 

 

 

 

 

 

   Je retirai mes lunettes en les posant sur le bureau puis enfouis mon visage dans les mains en me frottant les yeux doucement. Un dernier regard sur la pièce, une dernière petite inspection. Tout est propre et rangé, tout est prêt... C'est bien.

   Ma dernière traversée de couloir. Un bref coup d'œil à certains collègues, mon dernier bouton d'ascenseur. Comme un film privé de bande son et touchant à sa fin.

Jamais le tintement de l'horloge ne fut si limpide, la moquette du couloir, si épaisse et agréable, les yeux des amis si parlants et le bouton d'ascenseur...   

Si facile à pousser. J'avais toujours aimé cette cage d'acier et la froideur absolue qui s'en dégageait. Mis à part ce cadran rectangulaire transpercé d'une multitude de boutons ronds desservant impitoyablement l'étage qui leur était assigné, il ne restait rien visuellement, rien à décortiquer pendant cette longue descente, ni matière texturée ou imitée, aucune asymétrie quelconque… Rien. Tout était lisse, propre et froid. Alors au fil du temps, je me suis penché sur les odeurs qui flânaient en lui, je m'appliquais à les séparer, les retenir, les analyser, pour les retrouver au détour d’un couloir, a l’angle d’un mur, dans le sillage odorant de mes collègues de bureau. Mais aujourd'hui, je veux garder en tête cet impersonnel et mutilé cadran rectangulaire que je n'ai finalement que si peu regardé.

 

Il est sans doute temps d'accorder de l'importance à tout ce à quoi je n'en ai prêté aucune pendant toutes ces années.

 

   Les portes s'ouvrirent sans bruit sur le grand hall. Jamais cette cathédrale de verre ne me fut plus agréable à l’ œil, elle était d'une majesté sans nom. Mes pas résonnaient sur le marbre gris du sol, lissé à outrance par quelque marbrier habile ayant soigneusement doré chacun des rebords des dalles carrées. A cet instant le soleil inonda l'endroit et fit briller le sol qui devint une grille lumineuse, dorée, éblouissante. Levant les yeux, j'admirai les insaisissables rayons perçant le verre, rebondissant sur l'aluminium de la structure, produisant une lumière qui embrasait la totalité du hall d'un feu inoffensif et fascinant. Je suis heureux d'avoir pu capturer cet instant si fugace, en ce jour si spécial.

   Cette heureuse contemplation m'avait arrêté au beau milieu du hall et, soleil passant, je repris mon chemin vers la sortie.

 

_ Au revoir Monsieur, passez une bonne fin de journée.

_ Merci jeune homme. A vous aussi.

 

Le jeune gardien me regarda, les yeux emplis de stupéfaction qui s'écarquillèrent plus encore quand il me vit lui sourire. Rien d'étonnant a cela; ce jeune homme, comme les autres, ne m'avait jamais entendu parler. Mais il savait pourquoi. Comme tout le monde.

 

   Je fais parti de la génération du grand silence, ce grand silence qui bouleversa le monde dans sa totalité, il y a maintenant de cela, de nombreuses années.

Aujourd'hui tout va mieux, aujourd'hui tout va bien même... il en aura fallu du temps et un prix aussi. Ce prix ce fut nous : les "sans mots". Nous qui avions aidé à naître, vu naître, écouter, appliquer... ce grand silence. Notre génération s'est vue affublée de nombreux noms au fil des années, de plus en plus durs et ridicules, mais toujours saupoudrés d'une certaine affection dans les bouches oublieuses des jeunes d'aujourd'hui. Aucun de nous ne s'en offusquait, car ces jeunes avaient a nouveau des valeurs saines et, a contrario de nous qui avions mis si longtemps à l'avoir: ils avaient l'esprit ouvert. Les plus respectueux d'entre eux, nous appelaient le peuple du silence et se faisaient les gardiens de notre mémoire. Car comme tout le reste, et au même titre que tous : nous allions bientôt disparaître.

   Dehors le temps était radieux, les oiseaux piaillaient en tous sens, virevoltaient au milieu des arbres dont les feuilles perdues dans le ciel bleu frissonnaient sous le vent tiède de l'été en m'offrant là un dernier spectacle d'un esthétique subtil et odorant. Tout me semblait si neuf… n'avais je donc jamais levé les yeux depuis? Pour ne pas voir le résultat de la révolution du peuple du silence? Il semblerait bien que non. Le résultat, je l'avais survolé distraitement tout au plus, comme tous les miens, comme une évidence arrivée trop tard. Désabusé, abimé, honteux.

   Pourtant le constat était bien là. Les seuls bruits d'hommes qui me parvenaient n'étaient que ceux de leurs pieds frappant le sol pavé de pierres, de leurs discussions, de leurs rires. L'air fleurait bon le pétale et l'herbe grasse, l'écorce de chêne, de noyer et de tilleul, cet invisible ensemble, rehaussé d’un parfum de terre humide. Et tout ceci exactement là où avant, les pots d'échappements anéantissaient l'oxygène, là où jadis, les gens se bousculaient sur un bitume aussi gris que leurs âmes embourbées dans le béton de leurs soucis. Dans les centre villes du monde, tout cela est fini maintenant, au fil du temps, nous avions rendu la terre a elle même et, plus que de la soumettre, nous nous étions réadaptés à elle. 

   Je fis don de mes chaussures et de ma veste au premier passant venu qui les prit en me remerciant et en me souhaitant bon voyage dans un abaissement de tête respectueux. Il fit un dizaine de pas et se retourna en me criant:

 

_ Et merci pour tout monsieur!

_ Merci a vous!

 

Bref instant de surprise pour lui que de m'entendre parler, vite effacé par un large sourire bienveillant suivi d'une révérence de gratitude.

   Je n'ai jamais pu tout a fait comprendre comment ils nous reconnaissaient, j'avais entendu un jour la discussion d'un couple allongé dans l'herbe et parlant de nous, l'homme expliquait a sa compagne que la particularité du peuple du silence résidait dans leurs yeux ou "quelque chose s'est éteint à jamais". Il lui parlait de son arrière grand père, "sans-mots" parmi des milliards d'autres. Et elle, belle, fraîche et ignorante, écoutait un bout d'histoire du peuple du silence, entrée dans les nouveaux livres d'histoire. Le soir venu devant le miroir, l'explication sur notre marque de reconnaissance m'avait paru crédible, je l'avais donc adoptée. Mais peut être et bien plus simplement était ce notre âge qui trahissait notre appartenance. Qu’importe.

   Les brins de l'herbe grasse et vigoureuse exploraient la plante de mes pieds, la massait délicatement de ses mille mains; combien d'années s'étaient donc écoulées sans que l'idée ne me viennent de faire une chose aussi simple que celle la? Marcher dans l'herbe pieds nus et regarder le ciel plutôt que le sol. Combien d'années oui... suffisamment peut-être. Sûrement.

 

Je n'ai que trop erré dans les affres de la folie de l'ancien monde.

 

    Ce jour, était celui de l'ultime comparatif de l'avant et l'après, celui de l'éveil de l'autiste volontaire que je fus. Comme une douceur avant d'aller dormir, ce jour baignait dans les constats positifs quant au monde actuel, ce jour était mien et débordait de choses infimes, anodines, agréables... et saines.

   L'oiseau qui se posa devant moi, l’œil en travers, frétillant et curieux fut un grand moment et un grand honneur ; la petite fille éclatant de joie à la vue de sa barba papa me fit monter des larmes aux yeux, et leurs yeux ! Leurs yeux à eux tous qui passent devant moi… brillants, intelligents, vifs, éclairés, heureux, dépourvus de stress, de colère, d’embarras… Petites scènes anodines, tellement courantes aujourd’hui. Tout autour de moi n'était que paix. Le monde allait enfin bien… Pour de vrai.

 

Il ne restait plus qu'aux gens d'aujourd'hui et aux générations futures qu'à vivre, il ne restait plus qu'au peuple du silence à disparaître, et avec lui le souvenir des horreurs commises dans le passé, sans que pour autant la mémoire du grand silence s'efface. Même si on ne parle pas du grand silence. On le lit. Même si on ne discute pas du grand silence, on le tait. Car il n'y a plus rien à en dire. Il n'y a qu'une chose à retenir en regardant l'avenir: Plus jamais.

 

"Plus jamais".

 

   Ces deux mots furent en leurs temps, en toutes langues, écrits, gravés sur chaque mur de toutes les cités du monde. "Plus jamais" sont les deux maîtres mots du grand silence.

Cet évènement majeur fut déclenché quelques temps après qu'un groupe de hackers diffusa, sans mesure commune, la totalité des dossiers classés top secret par tous les gouvernements confondus et bien plus encore. Détails incompréhensibles, ignominies, buts inavoués, projets effarants de cupidité, manipulation de masse, expériences à l’échelle mondiale, ces documents firent bien évidemment l'effet d'une bombe nucléaire dans les esprits. Mais la réaction de la masse ne fut pas celle qu'ils attendaient. Ces hackers, autoproclamés agents du chaos, voulaient déclencher une violence sans précédent dans le monde, voulaient mettre le feu à la planète en comptant sur la colère de son peuple mis en face des mensonges centenaires et entretenus par les puissants. Et ainsi regarder bruler l’ensemble.

 

Mais rien ne se passa.

Pas immédiatement en tout cas.

 

   Au fil des jours, un silence étrange s'installa dans le monde, un silence de plus en plus indigné par les monceaux d'émissions de télés essayant vainement de démentir les faits. Ainsi niaient-ils tout en bloc: les horreurs des guerres, la manipulation des pays maintenus dans une pauvreté obscène pour mieux en soutirer les richesses naturelles, l'assassinat des grands penseurs et de tous ceux qui n'allaient pas dans leur sens, les massacres armés et mis en place par les puissants, les guerres alimentées, contrôlées, maintenues pour le seul bon plaisir du profit des marchands d'armes... la liste était longue, si longue et si variée qu'elle en était effarante, ils avaient menti sur tout, l'histoire même du monde ne tenait plus debout.

 

   Tout d'abord les télés commencèrent à pleuvoir des immeubles et des maisons, a terminer gisantes sur les trottoirs, éventrées, mises hors service, toutes balafrées par d’un autre mot: Mensonge.

Puis le grand silence éclata dans sa totalité lorsque les yeux du monde se posèrent sur les expérimentations humaines pendant les grandes guerres. Pour tous, le choc fut d'une insondable profondeur tant il apparut indéniable qu'une  très considérable partie de notre savoir médical était directement issu de ces effroyables expériences. Le monde trembla alors d'une indignation démesurée à la vue des milliers d'images et de vidéos d'époque, le silence atteignit son paroxysme quand furent lues et regardées les expérimentations à grande échelle, partant de l'étude des effets des bombes nucléaires sciemment lâchées près et sur les peuples, passant par l'empoisonnement volontaire des aliments courants et allant jusqu'à déclencher des épidémies juste pour faire remonter le marché pharmaceutique.

  De la chair à canon. Voila tout ce que fut le peuple du monde pendant des décennies, au grand divertissement et au profit des puissants. Le silence de l'indignation avait pris. Tout s'était arrêté d'un coup, montrant par la même occasion au peuple qu'il était bien plus qu'un des rouages d'une grande machine à satisfaire quelques fous. Le peuple venait enfin de se rendre compte qu'il était le carburant de cette machine, et que sans lui, rien ne marchait.

 

D'ailleurs pendant très longtemps rien n'a marché. Ni usines ni commerces, rien. Le peuple restait chez lui, faisant bouillir silencieusement l'eau sale qui coulait des exactions entachant les dossiers maudits.

 

Ainsi naquit le peuple du silence et les deux clans qui le composèrent.

 

   Qui aurait cru une telle réaction, la veille de la sortie de ce dossier pantagruélique. Dans ces reliquats d’heures ou l’humain se vautrait dans une décadence obscène, le nez de chacun plongé dans le cul de celui des uns, des autres, à faire semblant de ne rien sentir. A se regarder de loin, en coin, à se regarder mourir de faim à l’heure des repas. Ces heures sombres où le monde savait déjà, quelque part au fond de lui-même, comme une chose si obscure, si malsaine, si dégoulinante et puante que l’esprit refusait d’y croire. Une chose, des choses, que des décennies entières ne suffiraient pas à effacer des esprits, si puissantes qu’elles étaient parvenues à taire le monde entier.

 

Enfin pas tout à fait.

 

   Les « élites » parlaient. Ils bafouillaient serait plus juste. Ils ont bafouillé pendant longtemps, tellement apeurés par le silence de ceux sans qui ils n’étaient rien. Et plus ils parlaient et plus les télés pleuvaient du ciel.

 

Deux jours ont suffit.

 

   Le peuple pensait, le peuple, ruminait. Le peuple pleurait, s’indignait, se regardait et se comprenait… enfin ! Et tout ça sans un mot. L’œuvre de ces élites fut l’aiguille qui transperça les habitants du monde, les reliant d’un seul coup au même fil de pensée, piqués directement à l’esprit. Un mal pour un bien.

Il fallut très vite trouver une réponse à la plus grande des questions : au nom de quoi ? Au nom de quoi toutes ces choses, murmurées comme des légendes impossibles et qui venaient pourtant salir le sol de la réalité, au nom de quoi avaient été elles commises ?

 

« Au nom de quoi ? »

 

Ce sont ces mots qui ornèrent tout d’abord les murs. Et c’est à travers le pragmatisme découlant de silence nouveau et propre à la réflexion que la réponse s’imposa d’elle-même. Ce qui faisait tourner le monde de cette époque, qui dirigeait tout, possédait tout, permettait tout, détruisait tout… c’était l’argent. L’argent et son incommensurable autant qu’illusoire indispensabilité.

 

   Il se produisit alors une chose impensable : la vie reprit son cours comme avant. Mais… quelque chose avait changé, un accord tacite venait d’être passé dans le silence par tout le monde : l’argent n’existait plus, il avait perdu toute valeur. D’ailleurs, bien des valeurs furent bouleversées. Tout était devenu pour ainsi dire gratuit, mais là où, avant le choc, des milliers de consommateurs se seraient rués pour tout dévaliser en quête de provisions, les gens prenaient seulement ce dont ils avaient besoin, au jour le jour. Les gens ne travaillaient plus pour l’argent, mais pour servir a quelque chose, tout simplement. C’était même difficile à croire, une telle sagesse surgissant comme un clown en boite… mais les faits étaient la. Le peuple du monde marchait d’un seul pas et ça fonctionnait. L’argent annihilé, la face de ce monde changea. La question « au nom de quoi ? » fut remplacée par  « plus jamais » et la mutation du monde commença.

   La conscience avait sorti la tête, puis les deux bras, s’agitait dans des spasmes muets encore engluée par le plasma collant de ses trop nombreuses années de sommeil pour finir par sortir, ouvrir les yeux et rester tétanisé devant tant de dégâts.

 

« L’humain est ce qu’il est.» Aujourd’hui, les jeunes disent « l’humain ne sera pas ce qu’il fut. »

 

   A travers ce qu’il fut justement, il y eu bien sûr des réfractaires à ce mouvement général. Une minorité, forcement agressive, polluée jusque dans les os par la valeur d’une chose que le monde reniait. Eux parlaient, eux hurlaient, au milieu d’une indignation aphone. Eux vociféraient, prédisaient le chaos au milieu de la lassitude des gens, lassitude faite de mélancolie empreinte de honte. Car les composants du peuple avaient honte, terriblement honte ; pour leurs ancêtres et les ancêtres de leurs ancêtres, et aussi pour ceux qui se tenaient a coté d’eux.

   Ces « moines » du dieu dollar parvinrent tout de même à un résultat. L’obscénité, l’illogisme nouveau de leurs propos ouvrit la porte aux années les plus sombres du nouvel âge et déclencha la colère des sans mots. Le peuple du silence se divisa alors en deux, et une de ces deux parties se fit le bras armé et vengeur de la conscience commune. Le clan des Assassins décida de porter le poids de sa violence et de la payer, une fois sa mission terminée. Les deux clans formés étaient complémentaires : l’une désirait la paix, l’autre préparait donc la guerre.

 

   Il n’y a pas grand-chose à dire sur ces années, même les livres n’y prêtent que quelques brèves lignes. Les assassins traquèrent et tuèrent tout d’abord toutes « les élites », ceux qui prétendaient être le peuple, tous ceux qui persistaient à croire en l’argent, puis ceux qui voulaient prendre leurs sièges. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce fut rapide : la force du nombre.

  L’humain s’était vraiment réveillé, le monde tournait, s’organisait, s’aidait, se regardait avec un triste sourire. Pendant que les assassins menaient à bien leur tâche discrètement et proprement.

   Les mots n’avaient plus leur place en plus d’être bloqués par une boule dans la gorge, une pelote de sentiments mêlés faite de compassion et de tristesse, de bienveillance enfin sans but et de honte, toujours, de n’avoir jamais compris …avant.

   En peu de temps, il n’y eu plus de « chefs », plus de « présidents » plus de hiérarchie. Le monde baignait dans une sagesse consciente et triste, ne voulait plus ni violences ni cris, ni bagarres, ni guerres,  car le monde… n’en voyait tout simplement plus l’intérêt. Cet intérêt qui n’était rien d’autre que cet argent.

 

   En deux ans de silence, le clan des Assassins éradiqua les élites et tout ce qui avait attrait a l’argent, tout fut détruit, tout fut libéré de son emprise. Le travail fini, les Assassins accomplirent leur dernier forfait, dans tout les pays, les membres du clan se réunirent avant de se juger eux même.

  La loi était devenue simple : tu tues, tu meurs. Le monde était d’accord. Ils formèrent tous un grand cercle et se tirèrent en même temps, une balle dans la tête. Le sang des assassins fut le dernier versé, et depuis plus aucun meurtre n’a eu lieu.

  Si la conscience collective s’était élevée, elle se rendit aussi compte de son nombre trop grand, de sa très forte croissance et de ce qui en découlait indubitablement. Si l’argent n’existait plus, les chiffres eux étaient encore la, murmurant la réalité des choses. Ainsi au fil du temps, la valeur même de la vie avait changée, l’humain se sentait enfin comme la fourmi de l’univers qu’il a toujours été. Les êtres étaient parvenus à se projeter dans l’immensité de l’espace et comprendre leur immuable et ancestral statut de poussière.

 

  Dix ans passèrent sans la moindre naissance. Le peuple du silence avait trop à faire, trop a réparer, trop a changer, pour penser à offrir de nouveau la vie. Comme une ménagère zélée s’activant aux quatre coins du monde pour enlever l’épaisse couche de crasse qu’elle avait laissé se déposer sur la planète. Le potentiel phénoménal d’une cohésion universelle sévissait, l’humain, tant bien que mal, essuyait son passé. Dix ans s’écoulèrent sans le moindre mot, une décennie de changements radicaux dans la manière d’exister.

 

   Dix ans  à reconstruire le monde, à la rendre a lui-même. Dix ans de travaux acharnés, a déconstruire a replanter, a reconstruire autrement, dix années a enfin passer son temps à trouver des solutions utiles plutôt que rentables. Le non existence de l’argent reconnue à travers le monde en avait véritablement changé la face. Dix ans de silence indigné, dix ans d’humains essayant de se rattraper. Tant bien que mal.

 

   Ce fameux fil de pensée qui reliait tout le monde tenait bon, la était le plus incroyable de l’histoire, a la hauteur sans doute, du choc de l’éveil brutal de la conscience commune du peuple du silence. Ce n’est qu’a la fin de cette période que les premiers enfants revirent le jour dans un monde enfin lavé d’un passé si peu glorieux, épuré de béton, rendu a celle qui nous supporte, nous sustente et nous regarde grandir. Ces premiers enfants étaient, comme toujours, l’espoir, le renouveau, l’avenir… et les années qui passèrent confirmèrent définitivement le changement de direction de l’humanité. Ces enfants, de cinquante ans aujourd’hui, sont tous des gens droits, dépourvus de méchanceté, de violence et d’envie d’avoir, dépourvus de tout ce que provoquait directement ou indirectement l’argent, cette chose abstraite dont plus personne ne parle aujourd’hui.

 

   Et moi j’ai 80ans, je fais parti des derniers vestiges du peuple du silence, et il est temps.

Aujourd’hui j’ai 80ans tout juste et, comme je l’ai toujours souhaité, tout le monde s’en fout. Ce monde qui ne s’interloque pas de voir un papy pieds nus dans l’herbe de la rue, chemise détaché et souriant a quiconque le regarde. Non, le monde ne s’interloque pas, ne le prend pas pour un vieux gâteux ayant fondu son dernier fusible, non. Le monde lui sourit, lui dit bonjour, sans plus prélever de lui que la sympathie de cet instant fugace : le bonjour enjoué d’un sourire agréable et sincère ne voulant rien sous entendre, le monde lui fait une révérence de respect et il sait où ce papy va.

 

Où je vais oui.

 

   Car nous sommes aujourd’hui un peuple libre, vraiment libre. Libéré et libre de choisir ce que bon nous semble, libre de continuer de vivre ou de partir pour laisser la place. Car au fil de ces temps nouveaux, la perception même de bien des choses fut modifiée, principalement celles qui touchaient a la mort. Il fut déclaré que « quiconque aura le désir de mourir pourra le faire, de la manière dont il le souhaite, sans intervention extérieure ». Pour le reste la loi unique était strict : « tu tues, tu meurs » Une loi qui sert maintenant à faire peur aux petits enfants. Les grands eux, ne voyant même plus l’intérêt de tuer. J’avais vingt ans quand tout ça est arrivé, le monde actuel, n’est finalement pas si loin de l’ancien a ça prés que les gens se respectent et s’écoutent plus que de s’observer silencieusement. Tout le monde s’aime bien, sans pour autant que ceux qui le composent s’embrassent ou se tiennent par la main en chantant des chansons. Non, c’est juste un monde plus vert qui a touché du doigt puis saisi à pleine main le sens du mot respect et qui ne cherche plus qu’a comprendre ce qui l’entoure.

   Ainsi ce monde allait respecter mon départ et curieusement, paradoxalement… allait s’en foutre un peu aussi, car il avait compris que toute chose n’a d’importance que celle qu’on lui donne.

 

Devant le nombre, qu’importe la mort. Un homme meurt. Un enfant né.

 

   Un pépé meurt… quel impact aujourd’hui? Le peuple du silence doit disparaitre. Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire, et nous l’avons fait bien. La haine, la connaissance de la haine de l’homme doit définitivement rentrer dans l’histoire, devenir inconcevable, être définie et reconnue comme inutile. Et pour clore le dernier chapitre les derniers représentants vivants de cette époque doivent s’évanouir dans l’indifférence. Cette indifférence, qui ne sera qu’un oubli bénéfique pour la suite.

 

L’immeuble. Enfin.

 

Bon sang qu’il est grand ! Et beau en plus de ça. Une équipe de jeunes botanistes l’avait entièrement décoré de végétaux grimpants aux fleurs magnifiques et aux fruits comestibles. Une tour de l’ancien monde transformé en hommage a Gaïa, un arbre géant fourmillant de vies, animales, végétales et humaines. Je terminerai sur cette belle image de symbiose, possible donc, qui fut à peine imaginée par ceux de l’ancien monde, constatant avec un plaisir non dissimulable qu’aujourd’hui…. Tout est possible.

 

L’homme de garde de la tour verte m’accueilli d’un grand sourire.

 

_ Bonjour Monsieur ! Puis je quelque chose pour vous ?

_ Non merci jeune homme, indiquez moi juste la bonne direction s’il vous plait.

 

Il me considéra quelques instants puis poursuivi :

 

_ Oh rien de plus simple monsieur ! Veuillez prendre l’ascenseur du milieu, il vous mènera directement la ou vous voulez.

_ Je vous remercie.

 

Il hésita un instant puis m’interpella de sa fraiche voix :

 

_ Monsieur ?

_ Oui jeune homme ?

_ Pourquoi rien qu’aujourd’hui ?

_ Auriez vous préféré plus tôt ?

_ Que vous parliez ? Sans aucun doute.

_ Non pas que je meurs ?

_ Non. Que vous parliez ! Pourquoi aujourd’hui ?

_ Parce que c’est mon anniversaire.

_ Anniversaire ? Attendez… ne me dites rien… C’est pas comme ça que l’on nommait le jour ou vous êtes né des fois ? Je crois me souvenir en cours d’histoire que...

 

Formidable. Cela va jusqu'à l’oubli de cette fête sans aucun sens. De cette sale habitude annuelle de fêter le jour de naissance de ce qui va mourir.

 

_ Oui c’est bien ça. Mais surtout ne me le souhaitez pas s’il vous plait. J’ai été ravi qu’on me laisse tranquille toute ma vie avec ça. Pour le reste, je voulais… Marquer le coup, a titre personnel, un petit plaisir que je me fais de partir « exactement » 80 ans plus tard.

_C’est une bibliothèque qui part avec vous vous savez, mon arrière grand père était un « sans mots » aussi, je n’ai jamais entendu sa voix, j’aurai pourtant aimé qu’il me raconte.

_ Ce passé la n’a plus d’importance mon jeune ami, l’engeance de l’ancien monde passait le plus clair de son temps à fouiller dans son passé sans se pencher sur son avenir, elle se vautrait dans ses anciennes gloires en faisant semblant de ne pas voir les échecs de son présent, elle brandissait les actes de nos ainés pour mieux se cacher derrière. Il n’y a rien à retenir du vieux monde que sa fin mon jeune ami, rien ne servirait de vous expliquer a quel point l’humain était loin de ce qu’il est actuellement, rien ne sert de savoir et de comprendre ce qu’est la haine, l’envie d’avoir, cette fièvre de la possession qui dégrade l’esprit. Avec ton arrière grand père nous avons fait en sorte que tu naisses dans un monde ou ces choses ne sont que légendes. Ces choses néfastes, toute provoquées par ce maudit argent, cette notion de valeur pécuniaire de tout et de n’importe quoi, jusqu'à la vie.

 

_...

 

Il m’écoutait l’air hébété, mais l’œil bouillonnant.

 

_ Je vois ton incompréhension jeune homme et j’en suis ravi. Quel âge as-tu ?

_ 20ans monsieur. Mais pourquoi êtes-vous content ?

_ Parce que tu ne comprends ni conçois ce que je dis. Et c’est une bonne chose. Ce qui nous pollue nous, peuple du silence, n’est pas en toi et c’est une chose merveilleuse. Quel est ton nom?

_ Noam.

_ Et bien Noam, si tu t’intéresses a nous, alors regarde toujours devant et continue d’être ce que tu es. Grâce à toi je pars fier et je t’en remercie.

_ Je crois pouvoir vous remercier aussi Monsieur, vous et les sans mots du peuple du silence, et ce au nom de nous tous.

_ Remercions-nous alors.

_ Vous souvenez vous de l’heure a laquelle vous êtes né Monsieur ?

_ 19hr32.

_ Alors il va être l’heure.

 

Au dessus des trois ascenseurs la gigantesque horloge marquait 19hr25, le soleil sombrait doucement dans sa fatigue orange-bleutée et commençait ses rêves sous les nuages roses pales. Oui, il était effectivement l’heure.

 

_ Je vous souhaite un bon voyage monsieur et merci pour tout.

_ Merci Noam. Longue et paisible vie a toi.

 

  L’épaisse moquette vert foncé défila moelleusement sous mes pieds en se prolongeant dans l’ascenseur. Dans celui ci, il n’y avait qu’un seul gros bouton bleu, ne servant qu’à monter, la descente elle, était automatique. Les portes s’entrouvrir sur une terrasse immense, support d’un sublime jardin aux tendances bien croisées où le style zen côtoyait le français dans un carré parfait qu’un remarquable gazon anglais bordait habillement. Le tout sous le ciel ouvert du sommet de la tour verte. Une allée de gravier blanc menait a un ponton suspendu dans le vide faisant face au couchant. Il régnait dans cet endroit une paix bienfaisante, une sérénité palpable, propre au départ.

 

   Qui suis-je importe peu. Qu’ai-je fais importe peu. L’important est le résultat. L’important est ce qui est et non pas ce qui fut. Car tout se qui nait doit mourir quoi qu’il advienne. Je ne laisse ni femme, ni enfant, mais je suis heureux de voir le monde tel qu’il est devenu, de voir le monde éveillé. Avec le sentiment d’avoir fait, la seule chose qu’il fallait faire.

   Au bout du ponton un petit livre et un stylo, recueil des dernières phrases des passants, il est 19hr31, j’ai encore le temps.

 

 

Plus tard.

 

_ Salut Noam !

_ Ha tiens Salut Malek ! Tu viens pour la relève ?

_ Non j’ai la flemme aujourd’hui, c’est Nils qui va le faire ou Cyann, ils s’arrangeront !

_ Ha ? Ok. Mais que nous vaut l’honneur de ta visite alors ?

_ Juste que j’ai vu un pépé entrer et…

_ Et ?

_ J’aurai voulu savoir s’il a écrit un mot sur le livre.

_ Le peuple du silence t’intrigue toujours autant n’est ce pas ?

_ Son histoire oui, pas celle de l’ancien monde je précise toujours!

_ Tu as l’air embêté… Pourquoi ?

_ Parce que selon mes infos…

_ Oui ?

_ C’était le dernier.

_ Montons voir.

 

Sur le cahier aux pages couleur de parchemin, l’écriture tremblante et surannée de l’ancien dormait pour toujours et délivrait son ultime message :

 

 


 

 « Place a toi, merveilleuse jeunesse, que perdure a jamais ton éveil et ta sagesse, toi, aboutissement et plus grande fierté du peuple du silence. Laissant l’importance seule à ce qui est, je pars, afin de devenir ce qui fut et ne devra plus jamais être. »

 

 

 

 

 

 

FIN.

 

 

 

M.R 2009

édition modifiée 2011

Publié dans Nouvelles

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Ari Amy 23/05/2011 18:34



Je retiens la qualité de ton écriture : bravo ! Ton histoire invraisemblable me touche, même si je n'y crois pas.



Sisyphe 24/05/2011 06:11



Merci du compliment Ary!


Invraiselbable est le mot oui... lors de sa premiere edition un court préface précisait que ce scenario n'etait pas imaginable dans notre plan actuel, dans notre dimension.. ton com me fait dire
qu'il faudrait que je l'aisse, que je réecrive ce préface!^^


 


Quoi qu'il en soit, merci beaucoup de ta lecture!



nathalie 22/05/2011 15:49



le "peuple du silence" est sans doute l'un de tes meilleurs textes...tu as raison de le peaufiner. Il est. je suis toujours contente de le relire;)



Sisyphe 23/05/2011 07:44



Pfiouuu^^ venant de quelqu'un qui lit autant -pour peu que je ne me trompe pas^^- c'est un rés grand compliment!


Merci Nath :)



Simia 22/05/2011 03:10



est ce une surprise pour toi, si je te demande le pdf ? ... ;-)


par avance merci !


 



Sisyphe 23/05/2011 07:42



:) Je tenvoie ça sous peu Gaelle ;)



Clo :0038: 20/05/2011 09:29



Je ne peux pas me souvenir des modifs par rapport à la précédente version, j'ai juste l'impression qu'elle est plus fluide à lire.


Par contre j'ai éprouvé énormément de plaisir à relire ce texte.


Merci Manu:)


Bises



Sisyphe 23/05/2011 07:40



Merci pour ta re lecture Clo :) et content du com sur la "fluidité" ^^


 


Bises et bon lundi!



Déficience Mentale 19/05/2011 22:31



Je la relierais, c'est certain, mais plutôt cet été.


J'avais trop aimé la première version, j'espère que celle ci n'a pas été trop alourdie ! :)


Bonne soirée



Sisyphe 20/05/2011 08:53



:)


 


Rassure toi, il n'y a que 200 mots en plus je crois... quelques tournures mal-habiles remaniées, quelques détails en plus venus combler ce qui a été supprimé.


Bonne journée a toi Dèf!